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Quand la démographie redessine le monde et marginalise les institutions : Nicolas Sarkozy crève l’abcès

Par Thomas René

Longtemps reléguée au second plan des analyses géopolitiques, la démographie redevient un facteur central de puissance. En rappelant que les rapports de force s’inscrivent d’abord dans le temps long des populations, Nicolas Sarkozy met en lumière un décalage croissant entre un monde en mutation rapide et des institutions internationales figées dans les équilibres du XXᵉ siècle.

La formule est directe. Presque brutale. « Ce n’est pas l’histoire qui fait la démographie, mais la démographie qui fait l’histoire. » En quelques mots, Nicolas Sarkozy résume une réalité que nombre de décideurs occidentaux peinent encore à intégrer : la recomposition du pouvoir mondial est avant tout démographique.

Le XXIᵉ siècle ne se joue plus seulement sur le terrain militaire ou technologique. Il se construit dans le silence des courbes de population.

Un basculement historique du centre de gravité mondial

À la fin du XVIIIᵉ siècle, la France comptait environ 22 millions d’habitants, contre 18 millions pour la Grande-Bretagne et à peine 2 millions pour les États-Unis. À cette époque, l’Europe concentrait l’essentiel du poids démographique et politique mondial.

Deux siècles plus tard, le paysage est radicalement différent. L’Europe est devenue un pôle vieillissant, désormais minoritaire à l’échelle planétaire. Les États-Unis et l’Union européenne réunis représentent aujourd’hui moins de 800 millions d’habitants.

À l’inverse, l’Asie dépasse les 4 milliards, tandis que l’Afrique s’impose progressivement comme le principal réservoir démographique mondial. Sa population devrait atteindre plus de 2,5 milliards d’habitants à l’horizon 2050. Le Nigeria, à lui seul, pourrait compter davantage d’habitants que les États-Unis.

Ces chiffres ne relèvent pas de la statistique abstraite. Ils redessinent les équilibres de puissance.

Des institutions internationales en décalage avec le monde réel

Ce basculement démographique n’a pas été accompagné d’une réforme profonde des institutions internationales. Le système multilatéral demeure largement structuré autour des rapports de force issus de la Seconde Guerre mondiale.

Le Conseil de sécurité des Nations unies en est l’illustration la plus emblématique. Aucun pays africain n’y dispose d’un siège permanent, alors même que le continent concentre une part croissante des enjeux sécuritaires, économiques et démographiques du XXIᵉ siècle.

Cette absence pose moins un problème de représentation qu’un problème de légitimité.

L’Afrique, puissance démographique sans pouvoir décisionnel

Continent le plus jeune du monde, l’Afrique est appelée à jouer un rôle central dans les dynamiques migratoires, climatiques et économiques à venir. Pourtant, elle demeure marginalisée dans les lieux de décision stratégique.

Ce décalage alimente une défiance croissante à l’égard du multilatéralisme traditionnel, souvent perçu comme un système rigide, incapable d’intégrer les réalités nouvelles. La diversification des alliances africaines et la montée en puissance de partenariats alternatifs traduisent cette quête de rééquilibrage.

L’ONU face à une crise de crédibilité

Les blocages récurrents au sein des Nations unies, en particulier l’usage du droit de veto par les membres permanents du Conseil de sécurité, affaiblissent la capacité de l’organisation à répondre aux crises contemporaines, de l’Ukraine au Sahel, de Gaza au Caucase.

Au-delà de l’efficacité opérationnelle, c’est la crédibilité même de l’ordre multilatéral qui est en jeu.

Réformer ou accepter l’obsolescence

Plus de vingt ans après l’entrée dans le XXIᵉ siècle, le monde est devenu multipolaire, mais sa gouvernance reste largement pensée selon une logique unipolaire héritée du passé.

Refuser de réformer le Conseil de sécurité, d’intégrer pleinement l’Afrique et les puissances émergentes, ou de repenser les critères de légitimité internationale revient à organiser l’obsolescence du multilatéralisme.

La démographie ne décide pas de tout. Mais elle décide toujours sur le temps long. L’ignorer, c’est accepter que l’histoire continue de s’écrire sans ceux qui prétendent encore la diriger.