Par la rédaction.
Le pari Ababé, ou l’école face à son destin

À Port-Gentil, les craies ont cessé de grincer. Les salles de classe, vidées par la colère, se remplissent à nouveau d’élèves. Mais derrière la reprise des cours annoncée le 11 février, c’est un autre signal, plus politique, plus stratégique, que viennent d’envoyer les enseignants de l’Ogooué-Maritime : celui du choix assumé d’un médiateur. Et pas n’importe lequel.
En désignant le sénateur Léon Ababé pour porter leurs revendications, les syndicats ont fait plus qu’opter pour un intermédiaire. Ils ont posé un acte politique fort, presque un manifeste. Dans une séquence où la défiance le disputait à l’exaspération, ils ont choisi la médiation plutôt que l’affrontement, la crédibilité plutôt que la surenchère.
La fin d’un bras de fer stérile
Depuis plusieurs semaines, l’école gabonaise, dans cette province stratégique qu’est l’Ogooué-Maritime, vivait au rythme des préavis, des déclarations martiales et des accusations croisées. Menaces, intimidations, atmosphère de suspicion : le vocabulaire employé par les syndicats traduisait une rupture profonde.

Mais la reprise immédiate des cours marque une inflexion. Elle ne signifie pas reddition. Elle signifie responsabilité.
Les enseignants ont choisi de ne pas prendre en otage l’avenir des élèves. Ils ont décidé que la pression sociale pouvait changer de forme. Que l’on pouvait, sans renoncer aux revendications – régularisations administratives, rappels de salaires, intégrations, gestion des carrières –, déplacer le combat sur un terrain institutionnel.
Le choix d’un homme, le message d’un corps
Pourquoi Léon Ababé ?
Parce qu’au-delà de son statut de parlementaire, il incarne aux yeux des grévistes une forme d’équilibre rare dans le paysage politique : intégrité revendiquée, constance, capacité d’écoute. En le choisissant, les syndicats disent à l’exécutif : nous voulons discuter, mais avec des garanties.
Ce choix est un message adressé directement au président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema. Il ne s’agit pas de contourner l’État, mais de l’interpeller au plus haut niveau. La proposition d’une commission spéciale placée sous son autorité traduit cette volonté de verticalité assumée : si l’éducation est un « grand malade », alors c’est au sommet qu’il faut engager la chirurgie institutionnelle.
Les enseignants ne réclament plus seulement des paiements. Ils demandent un diagnostic. Ils exigent un cadre. Ils appellent à une réforme structurelle, en s’appuyant sur les conclusions, trop longtemps oubliées, des États généraux de 2010.
Une trêve sous condition
La reprise des cours est un geste d’apaisement. Mais c’est aussi une mise à l’épreuve.
Car en confiant leur voix à un médiateur identifié, les syndicats prennent un risque : celui de la dilution. Si la commission tarde, si les engagements s’enlisent, la confiance pourrait se muer en désillusion. Et la désillusion, en radicalisation.
À l’inverse, si la médiation aboutit, l’Ogooué-Maritime pourrait devenir le laboratoire d’une méthode nouvelle : sortir des crises sociales non par la démonstration de force, mais par la structuration du dialogue.
Un test pour la refondation
Dans un contexte où les autorités mettent en avant la stabilité institutionnelle et la refondation de l’État, la gestion de cette crise éducative sera scrutée comme un baromètre. L’école, miroir des dysfonctionnements administratifs accumulés depuis des décennies, est un révélateur implacable.
En choisissant Léon Ababé, les enseignants ont fait le pari d’une médiation crédible plutôt que d’une confrontation permanente. Ils ont rappelé que la fermeté n’exclut pas la responsabilité. Que l’exigence peut cohabiter avec le sens de l’État.
À Port-Gentil, la cloche a sonné de nouveau.
Mais cette fois, ce n’est pas seulement l’heure des cours. C’est l’heure du choix.
Le choix d’un homme pour porter quarante ans de revendications.
Le choix d’un dialogue sous haute surveillance.
Le choix, enfin, de croire qu’une crise peut devenir une réforme.
Reste à savoir si ce pari sera entendu.
