Par Thomas René pour Globe infos.

La grande conscience morale de l’Amérique noire s’est tue. Le révérend Jesse Jackson, figure tutélaire du combat pour les droits civiques et infatigable pèlerin de la justice raciale, est décédé paisiblement à l’âge de 84 ans. Pasteur baptiste, militant, orateur incandescent et médiateur international, il laisse une empreinte profonde dans l’histoire des États-Unis, celle d’un homme qui fit de la parole un levier politique et de la foi une stratégie d’émancipation.

Des marches des années 1960 à l’héritage de Martin Luther King
Né le 8 octobre 1941 à Greenville, en Caroline du Sud, dans une Amérique encore cadenassée par la ségrégation, Jesse Jackson grandit dans le Sud profond, au cœur d’un système racial structuré par les lois Jim Crow. Étudiant brillant et athlète accompli, il choisit la voie du ministère pastoral, mais c’est la rue qui fera de lui un leader.
Au début des années 1960, il rejoint le mouvement des droits civiques et marche aux côtés du révérend Martin Luther King Jr.. Il participe aux campagnes d’inscription des électeurs noirs et s’engage dans l’organisation économique du mouvement. À Chicago, il dirige l’opération « Breadbasket », destinée à faire pression sur les entreprises pour qu’elles embauchent des Afro-Américains.
Lorsque King est assassiné en 1968, Jackson figure parmi les jeunes leaders appelés à prolonger l’héritage du pasteur. Il ne sera pas son successeur naturel car le mouvement se fragmente, mais il en deviendra l’un des visages les plus constants et les plus audibles.

Rainbow Coalition : élargir la lutte
En 1971, Jesse Jackson fonde l’organisation qui deviendra la Rainbow PUSH Coalition. Son ambition : bâtir une « coalition arc-en-ciel » rassemblant Afro-Américains, Latinos, ouvriers blancs, agriculteurs pauvres et minorités diverses autour d’un programme commun de justice sociale.
À une époque où la lutte pour les droits civiques risquait de se réduire à une seule question raciale, Jackson élargit le spectre : pauvreté, accès à l’éducation, droit au travail, représentation politique. Sa stratégie repose sur une conviction simple mais ambitieuse : transformer la démographie en pouvoir électoral.
Deux campagnes présidentielles historiques
En 1984, puis en 1988, Jesse Jackson se lance dans la course à l’investiture démocrate pour la présidence des États-Unis. Sa candidature de 1984, inédite pour un Afro-Américain à ce niveau de compétition nationale, surprend par son ampleur. En 1988, il remporte plusieurs primaires et rassemble des millions de voix, devenant un acteur central du Parti démocrate.

S’il n’obtient pas l’investiture, son impact est durable : il contribue à inscrire les préoccupations des minorités et des classes populaires au cœur du débat national et ouvre la voie à une génération de responsables politiques noirs. Vingt ans plus tard, l’élection de Barack Obama apparaîtra, pour beaucoup, comme l’aboutissement partiel de cette trajectoire.
Diplomatie parallèle et médiations internationales
Au-delà des frontières américaines, Jesse Jackson s’impose comme un médiateur officieux. Il négocie la libération de prisonniers américains en Syrie et à Cuba, dialogue avec des dirigeants africains et latino-américains, et s’implique dans plusieurs crises internationales.
Son style, mélange de prédication biblique et de pragmatisme politique lui vaut autant d’admirateurs que de critiques. Certains lui reprochent un goût pour la mise en scène ; d’autres saluent sa capacité à dialoguer là où les diplomaties officielles échouent.
Une foi intacte face à la maladie
En 2017, il révèle souffrir de la maladie de Parkinson, affection neurodégénérative qui affaiblit progressivement le corps sans altérer nécessairement la lucidité. Hospitalisé à plusieurs reprises ces dernières années, il se retire peu à peu de la vie publique, tout en continuant d’apparaître lors de cérémonies et de commémorations majeures.
La cause précise de son décès n’a pas été rendue publique. Mais jusqu’au bout, il aura incarné cette figure du pasteur combattant, soutenu par la mémoire des luttes traversées et par la ferveur d’une génération qu’il aura contribué à éveiller.
Une voix qui résonnera encore
Jesse Jackson fut souvent comparé à un tambour car, sa voix grave scandant des refrains d’espérance lors des rassemblements. Il savait transformer la colère en programme politique, l’indignation en organisation collective.
Son héritage dépasse les campagnes et les discours. Il réside dans l’idée qu’aucune démocratie ne peut prospérer durablement en laissant une partie de son peuple à la marge. À l’heure où les États-Unis restent traversés par des tensions raciales persistantes, sa trajectoire rappelle que les avancées sociales sont rarement linéaires et toujours fragiles.
Avec sa disparition, c’est une génération forgée dans la chaleur des marches des années 1960 qui s’éteint un peu plus. Mais la cicatrice laissée par ses combats, devenue symbole de résilience, demeure inscrite dans la conscience américaine.
