Par Thomas René pour Globe infos.
En sillonnant, en début de semaine, plusieurs fermes avicoles du pays, le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema a voulu prendre le pouls d’un secteur stratégique à l’approche d’une échéance politique et économique majeure : l’interdiction de l’importation du poulet de chair à compter du 1er janvier 2027.
Une décision forte, symbole d’une volonté affichée de souveraineté alimentaire, mais qui pose d’emblée une question centrale : le Gabon est-il réellement prêt à produire pour nourrir sa population ?

Une tripartite inédite pour un pari national
Dans la foulée de ces visites de terrain, une réunion tripartite s’est tenue au siège de la Banque pour le Commerce et l’Entrepreneuriat du Gabon (BCEG), réunissant la direction générale de la banque, la Société d’Agriculture et d’Élevage du Gabon (SAEG) et les principaux acteurs du secteur avicole.
Objectif : créer une synergie opérationnelle entre financement, accompagnement technique et mise en œuvre sur le terrain.
La présence du conseiller du président, Patrick Meyo, a donné à cette rencontre un relief politique particulier, confirmant que le dossier est désormais suivi au plus haut sommet de l’État.

6,8 milliards de FCFA, mais sous conditions
Du côté de la BCEG, le message se veut à la fois volontariste et prudent. Sa directrice générale, Daisy Hélèn Ntoutoume Eyang, annonce une enveloppe globale de 6,8 milliards de FCFA, destinée aux agriculteurs et éleveurs tel que souhaité par le chef de l’État.
Mais pas de chèque en blanc.
Le décaissement se fera progressivement, conditionné à :
la transmission par les bénéficiaires d’une liste précise de besoins prioritaires ;
des visites de terrain pour vérifier l’utilisation effective des fonds ;
une logique d’enveloppes successives, ajustées au respect des engagements.
Au-delà du financement, la BCEG revendique un rôle plus structurant : former les agriculteurs à la gestion financière, à la comptabilité et à l’analyse économique, via des ateliers dédiés.
Une manière d’éviter que les difficultés structurelles du secteur ne transforment l’investissement public en simple perfusion.
« L’idée est que cette initiative soit une réussite totale et que l’objectif fixé par le chef de l’État soit atteint au 1er janvier 2027 », insiste la DG.
La SAEG, cheville ouvrière technique de la réforme
Si la BCEG apporte l’oxygène financier, la SAEG se positionne comme le bras technique de l’État. Son directeur général, Aubert Ndjila, se veut rassurant : toutes les structures du ministère de l’Agriculture, de l’Élevage et du Développement rural sont mobilisées.
Vaccination, biosécurité, contrôle sanitaire, qualité des intrants, disponibilité des aliments et des vitamines : la chaîne de production est passée au crible.
La décision présidentielle d’interdire l’importation de poulet de chair en 2027 n’est plus un simple slogan, affirme-t-il, mais une trajectoire déjà enclenchée, avec une phase préparatoire dès maintenant axée sur :
la hausse des volumes de production ;
la sécurisation sanitaire des élevages ;
la rentabilité économique des exploitations.
La feuille de route du gouvernement, promet-il, précisera prochainement des mesures fortes et progressives, année par année, pour accompagner la montée en puissance du secteur.
Le nerf de la guerre : le coût de production
Mais derrière l’optimisme institutionnel, les réalités économiques s’imposent.
La question du coût de production, et donc du prix final du poulet, cristallise les inquiétudes. L’aliment représente 60 à 70 % du coût total, rappelle la SAEG.
La réponse envisagée est structurelle :
développer une production nationale de maïs et de soja, notamment dans les zones savanières de la Ngounié et de la Nyanga, afin de réduire la dépendance aux importations d’intrants et, à terme, faire baisser le prix du poulet gabonais.
Un levier indispensable dans un contexte de vie chère, combat que le chef de l’État a érigé en priorité.
Les éleveurs entre espoir et prudence
Du côté des producteurs, le ton est mesuré. Une éleveuse présente à la réunion salue la spontanéité et la mobilisation interinstitutionnelle, rarement observées jusque-là. Mais les attentes sont claires :
une disponibilité garantie de l’aliment ;
un accès sécurisé aux médicaments vétérinaires ;
une meilleure anticipation des risques sanitaires et économiques.
Quant à la capacité d’exporter à moyen terme, la prudence domine.
Si 2027 paraît encore lointain pour envisager une conquête régionale, l’horizon 2030 est évoqué comme une possibilité, à condition que les promesses actuelles se traduisent en résultats concrets.
Une ambition politique face à l’épreuve du réel
En filigrane, cette réforme avicole révèle un enjeu plus large : la capacité de l’État gabonais à transformer une décision politique forte en succès économique durable.
Les financements sont annoncés, l’ingénierie technique est mobilisée, les producteurs sont prêts à jouer leur rôle. Reste la question cruciale de la cohérence, du suivi et de la discipline dans l’exécution.
À deux ans de l’échéance de 2027, le compte à rebours est lancé.
Le poulet de chair est devenu bien plus qu’un produit de consommation : un test grandeur nature de la souveraineté économique promise par le nouveau pouvoir.
