Par Alphonsine Madjilem.

Le gouvernement tchadien a annoncé, dans un communiqué daté du 23 février 2026 et signé par le ministre de la Communication, la fermeture immédiate de la frontière entre le Tchad et le Soudan. Présentée comme une mesure de protection face aux « incursions répétées » et aux violences commises par les forces en conflit au Soudan sur le territoire tchadien, cette décision soulève de lourds enjeux sécuritaires, humanitaires et économiques pour le pays et les populations frontalières.
Une décision justifiée par la sécurité nationale
Selon le communiqué officiel, la fermeture de la frontière avec le Soudan vise à « prévenir tout risque d’extension du conflit sur le sol tchadien », à « protéger nos concitoyens », ainsi que les populations réfugiées, et à « garantir la stabilité et l’intégrité territoriale » du Tchad.
Dans un contexte marqué par le conflit armé au Soudan, qui a déjà entraîné l’arrivée massive de réfugiés soudanais dans l’Est tchadien depuis 2023, N’Djamena met en avant un impératif : empêcher que les violences ne débordent davantage sur son territoire.
Le gouvernement souligne en particulier :
des incursions répétées sur le territoire tchadien ;
des violences imputées aux forces en conflit au Soudan ;
la nécessité de préserver l’ordre public et la sécurité des populations.
Conformément au droit international, le Tchad « se réserve le droit de riposter contre toute agression ou violation de l’intangibilité de son territoire et de ses frontières », précise encore le communiqué. Les autorités administratives et militaires sont explicitement instruites de veiller à l’application stricte de ces mesures.
Une fermeture totale des passages frontaliers, avec des exceptions humanitaires
La décision du gouvernement tchadien prévoit :
la fermeture des passages frontaliers entre le Tchad et le Soudan « jusqu’à nouvel ordre » ;
la suspension des déplacements transfrontaliers des personnes et des biens.
Toutefois, le gouvernement introduit une importante réserve : des dérogations exceptionnelles pourront être accordées, mais uniquement pour des raisons strictement humanitaires et sur autorisation préalable des autorités compétentes.
Ce point est crucial pour le respect des obligations internationales du Tchad, notamment en matière de protection des réfugiés et de respect du principe de non-refoulement, qui interdit de renvoyer des personnes vers un pays où leur vie ou leur intégrité seraient menacées.
Parallèlement, le gouvernement invite les populations des zones frontalières au calme, à la vigilance et au strict respect de la décision, signe qu’il anticipe des tensions possibles au sein de communautés soudées de part et d’autre de la frontière.
Enjeux humanitaires : protéger sans enfermer
La fermeture de la frontière Tchad–Soudan intervient alors que l’Est du Tchad accueille déjà un grand nombre de réfugiés soudanais ayant fui les combats depuis 2023. Les camps et sites d’accueil sont sous pression, et les organisations humanitaires alertent régulièrement sur les besoins en nourriture, en eau, en soins de santé et en protection.
Dans ce contexte, la mise en place d’exceptions « strictement humanitaires » apparaît comme un minimum nécessaire pour :
permettre l’acheminement de l’aide humanitaire vers les zones les plus vulnérables ;
continuer à protéger les personnes menacées directement par les violences ;
éviter que la fermeture ne se transforme de facto en barrière infranchissable pour les civils en danger.
Toute la difficulté résidera dans la mise en œuvre concrète de ces dérogations :
Qui décidera ? Selon quels critères ? Avec quels moyens de contrôle, sur un territoire vaste, parfois difficile d’accès, où les capacités administratives et sécuritaires sont limitées ?
Un dispositif d’exception mal géré pourrait soit vider la mesure de sa substance, soit au contraire la rendre aveugle aux situations de détresse individuelle. Un coup dur potentiel pour les économies locales et nationales
Au-delà de l’argument sécuritaire, la question centrale demeure : le Tchad a-t-il mesuré l’ampleur des conséquences socio-économiques de cette fermeture de frontière ?
Le commerce transfrontalier entre le Tchad et le Soudan est vital pour :
les marchés locaux des régions frontalières ;
l’approvisionnement en denrées alimentaires ;
les petits commerçants, transporteurs, éleveurs et agriculteurs dont la survie dépend de ces échanges.
Dans un pays où l’accès aux denrées alimentaires est déjà limité et où l’insécurité alimentaire est récurrente, interrompre brutalement la circulation des biens peut :
accentuer les tensions sur les prix des produits de base ;
fragiliser des ménages déjà vulnérables ;
renforcer la dépendance aux importations par d’autres corridors, parfois plus coûteux ou moins fiables.
Sur le plan macroéconomique, la fermeture de la frontière Tchad–Soudan pourrait aussi :
désorganiser des chaînes d’approvisionnement régionales ;
peser sur les recettes liées au commerce informel mais structurant dans ces zones ;
affaiblir l’intégration économique avec les pays voisins, pourtant cruciale pour un pays enclavé comme le Tchad.
Dans une perspective de moyen et long terme, privilégier uniquement la logique de fermeture, sans stratégie claire pour compenser ces pertes économiques, peut miner les efforts de développement et élargir le fossé entre les centres urbains et les régions périphériques frontalières.
Entre droit de se protéger et responsabilité envers les populations
Du point de vue du droit international, un État souverain a le droit de contrôler ses frontières et de prendre des mesures pour assurer sa sécurité nationale, y compris en cas de conflit armé chez un voisin. La fermeture des frontières, notamment en situation de crise, n’est pas en soi illégale.
Toutefois, l’éthique et la déontologie journalistiques invitent à confronter cette légitimité juridique à d’autres considérations tout aussi fondamentales :
La responsabilité de protéger les civils, y compris les réfugiés et demandeurs d’asile, en conformité avec les conventions internationales ratifiées par le Tchad.
Le devoir de prévoyance, c’est-à-dire l’obligation morale et politique d’anticiper les conséquences économiques et sociales des décisions étatiques sur les populations.
La transparence et l’information, indispensables pour que les citoyens comprennent les raisons, la durée envisagée et les modalités d’application de cette mesure exceptionnelle.
Pour que cette fermeture de la frontière Tchad–Soudan ne se transforme pas en nouvelle source d’instabilité, plusieurs conditions apparaissent essentielles :
un calendrier de réévaluation régulière de la mesure, en fonction de l’évolution de la situation sécuritaire ;
un dispositif clair d’exceptions humanitaires, défini publiquement et appliqué de manière non discriminatoire ;
des mesures d’accompagnement économique et social pour les populations frontalières les plus affectées.
Un équilibre difficile à trouver
En fermant sa frontière avec le Soudan, le Tchad envoie un signal fort : celui d’un État qui entend reprendre la main sur sa sécurité et préserver l’intégrité de son territoire. Mais cette réponse, centrée sur l’urgence sécuritaire, ne peut occulter les réalités quotidiennes des populations, prises entre la violence du conflit voisin, la précarité économique et la dépendance aux échanges transfrontaliers.
La véritable question, désormais, n’est pas seulement de savoir si le Tchad a le droit de fermer sa frontière il en a le droit mais comment il entend le faire, pour combien de temps, et avec quelles garanties pour ses citoyens comme pour les réfugiés présents sur son sol.
La capacité des autorités à concilier impératif sécuritaire, obligations humanitaires et besoins socio-économiques déterminera si cette fermeture restera une mesure de crise, ciblée et limitée, ou si elle deviendra un facteur supplémentaire de fragilisation pour un pays déjà confronté à de multiples défis.
