Categories A LA UNE

[Éditorial] Gabon restriction des réseaux sociaux : réguler sans couper, l’épreuve de maturité numérique

Par Thomas René

Le mardi 17 février 2026 restera comme une date charnière dans l’histoire récente du numérique au Gabon. Ce soir-là, la Haute Autorité de la Communication (HAC), présidée par Ngoyo Moussavou, a annoncé la suspension des réseaux sociaux « jusqu’à nouvel ordre ». Une décision radicale, tombée comme un couperet, d’abord prise pour un canular numérique « un deepfake », avant d’être confirmée comme authentique.

Au-delà de l’effet de sidération, une question s’impose : comment réguler un espace numérique devenu à la fois indispensable et dangereux sans fragiliser les libertés qu’il permet d’exercer ?

Un diagnostic légitime, une méthode contestable

Nul ne peut nier la réalité du problème. Désinformation virale, manipulations d’images, campagnes coordonnées, discours de haine : les réseaux sociaux sont devenus un terrain d’affrontement informationnel permanent. Dans un pays où l’écosystème médiatique est en recomposition, l’absence de régulation claire ouvre la voie aux dérives les plus toxiques.

Sur ce point, la HAC n’a pas tort. Réguler n’est pas censurer. Encadrer n’est pas museler. Il est du devoir d’un régulateur de protéger l’espace public numérique contre les abus qui menacent la cohésion sociale et la sécurité collective.

Mais la régulation suppose la précision. Elle exige la proportionnalité. Elle requiert la transparence.

En choisissant la coupure générale, la HAC a privilégié l’outil le plus brutal. Or, une suspension indistincte frappe sans nuance : elle touche les faussaires comme les journalistes, les propagateurs de rumeurs comme les entrepreneurs, les manipulateurs comme les citoyens ordinaires.

Dans une société connectée, la maturité démocratique ne se mesure pas à la capacité d’éteindre le débat, mais à celle de l’organiser.

Une économie numérique fragilisée

La décision n’est pas seulement symbolique. Elle est économique.

Au Gabon, des milliers d’opérateurs : PME, commerçants, communicants, créateurs de contenus, ont fait des réseaux sociaux leur principal levier d’activité. Pour beaucoup, ces plateformes sont devenues le « pied séculier » de leur visibilité, parfois leur unique vitrine.

À l’heure où le pays tente de consolider sa relance, après des périodes de tensions et de ralentissement, certains parlent déjà d’au revoir la « janviose » pour décrire ces cycles de contraction économique, la suspension générale agit comme un frein brutal.

Une politique publique ne se juge pas seulement à son intention, mais à ses effets induits. Et ici, les effets collatéraux sont considérables.

Réguler autrement : des alternatives crédibles

La lutte contre les dérives en ligne ne nécessite pas un blackout.

Des instruments existent :

Réponse pénale ciblée : enquêtes numériques, poursuites pour diffusion volontaire de fausses informations nuisibles, manipulation ou incitation à la haine.
Coopération structurée avec les plateformes : procédures accélérées de retrait de contenus illégaux.
Renforcement de la cybersécurité nationale : veille technologique, traçabilité des campagnes coordonnées.
Éducation aux médias et à l’information : responsabiliser plutôt qu’infantiliser.
Transparence réglementaire : publication des motifs précis, du périmètre de la mesure, des critères de levée et des garanties contre l’arbitraire.

Réguler, c’est cibler. C’est prouver. C’est sanctionner proportionnellement.

Couper, en revanche, installe l’idée que le citoyen ne peut être outillé pour exercer son discernement. C’est une logique de retrait de l’outil face au risque, plutôt que d’apprentissage de son usage.

Une question de confiance institutionnelle

Le débat ne porte pas sur la nécessité d’agir. Il porte sur la méthode.

Un État responsable ne peut ignorer les dérives numériques. Mais un État moderne ne peut non plus suspendre l’expression collective sans expliciter clairement les raisons, la durée et les garanties.

La confiance entre institutions et opinion publique est un capital fragile. Elle se construit dans la clarté, la proportionnalité et la cohérence. Chaque décision exceptionnelle crée un précédent. Et chaque précédent façonne la perception du pouvoir.

Si la régulation devient synonyme de suspension, le risque est d’ancrer l’idée qu’un simple acte administratif peut, à tout moment, interrompre la voix de tous.

L’heure du réajustement

« Reconnaître que l’on a eu tort prouve à suffisance que l’on est devenu raisonnable. » La formule mérite d’être méditée.

La HAC dispose encore d’une fenêtre pour réajuster sa stratégie, préciser son cadre juridique, ouvrir un dialogue avec les acteurs du numérique, et transformer une décision controversée en opportunité de réforme durable.

Car l’enjeu dépasse la polémique du moment. Il s’agit de définir les règles d’un espace numérique gabonais à la fois sécurisé et libre.

Réguler un secteur devenu parfois liberticide sans devenir soi-même liberticide : telle est l’équation.

Au fond, la question n’est pas de savoir s’il faut agir. Elle est de savoir comment agir sans affaiblir ce que l’on prétend protéger : la liberté, la responsabilité et la confiance publique.

Le Gabon mérite une régulation exigeante.
Il mérite aussi une méthode à la hauteur de ses ambitions démocratiques.