Éditorial/ Par Thomas René

Une controverse révélatrice d’un débat plus profond
Au Gabon, la controverse autour de la dette publique dépasse désormais la simple querelle de chiffres. Elle révèle une confrontation plus large entre deux lectures du passé récent et, surtout, une interrogation stratégique sur la soutenabilité budgétaire du pays au début de l’année 2026.
Les déclarations de l’ancien Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze, affirmant qu’à la veille du changement de régime du 30 août 2023 la dette représentait environ 56 % du PIB, ont ravivé une fracture politique persistante. Pour ses détracteurs, cette position constituerait une tentative de relativiser l’héritage budgétaire laissé par l’ancien système. À l’inverse, plusieurs figures associées à l’ancien régime estiment aujourd’hui que les autorités actuelles accéléreraient la dynamique d’endettement par de nouveaux besoins de financement.
Entre ces deux récits, une donnée demeure structurante : les estimations des institutions financières internationales situent la dette publique du Gabon autour de 70 % du PIB en ce début 2026, déjà au-dessus du seuil de convergence de la CEMAC, avec une projection pouvant s’approcher de 80 % du PIB à l’horizon 2027 si la trajectoire n’est pas infléchie.
Une dette devenue enjeu de crédibilité économique
Au delà de tout ce qui se dit ça et là, ce débat illustre un phénomène classique dans les économies dépendantes des matières premières : lorsque les marges budgétaires se resserrent, la dette cesse d’être un indicateur technique pour devenir un marqueur politique.
Les anciens responsables évoquent un surendettement récent lié à la gestion post-transition. Les tenants du pouvoir actuel rétorquent que la situation résulte avant tout d’un stock accumulé sur plusieurs cycles budgétaires caractérisés par des déficits hors pétrole persistants et des engagements financiers différés.
La réalité économique, moins spectaculaire mais plus robuste, rappelle que la dette souveraine est cumulative. Elle est l’addition de décisions prises sur plusieurs années, rarement imputables à un seul gouvernement.
Une transition (2023-2025) qui n’a pas inversé la trajectoire
La période de transition ouverte le 30 août 2023 et achevée en août 2025 n’a pas, à elle seule, inversé la dynamique d’endettement.
Les contraintes de financement demeurent élevées, sous l’effet combiné :
d’un niveau de dépenses publiques difficile à ajuster rapidement ;
d’une dépendance persistante aux recettes pétrolières ;
d’un service de la dette absorbant une part croissante des ressources budgétaires.
À cela s’ajoute un calendrier de remboursements concentré sur la seconde moitié de la décennie, souvent décrit comme un « mur de dette », qui maintient une pression significative sur la trésorerie de l’État.
Héritage et responsabilités partagées
Attribuer l’intégralité de la dette à l’ancien régime serait analytiquement fragile. Mais considérer que la trajectoire actuelle serait exclusivement imputable aux autorités en place le serait tout autant.
La dette gabonaise résulte d’une séquence longue caractérisée par :
une diversification économique incomplète ;
une dépendance durable aux hydrocarbures ;
des arbitrages budgétaires privilégiant souvent la stabilité immédiate au détriment de réformes structurelles.
Cette continuité historique explique pourquoi les alternances politiques, même brusques, produisent rarement des inflexions financières immédiates.
La véritable ligne de fracture : la soutenabilité future
Au-delà de la question des responsabilités passées, l’enjeu déterminant pour les marchés et les partenaires financiers reste la trajectoire future.
Avec un ratio de dette proche des seuils critiques régionaux, la capacité du Gabon à :
maîtriser durablement la dépense publique ;
élargir l’assiette fiscale hors pétrole ;
améliorer l’efficacité de l’investissement public ;
sera déterminante pour restaurer des marges de manœuvre budgétaires et préserver sa crédibilité souveraine.
La dette comme révélateur de gouvernance
Paradoxalement, la polémique actuelle marque une évolution positive : la dette publique, longtemps cantonnée au cercle technocratique, est désormais débattue dans l’espace public.
Le véritable enjeu n’est plus seulement de désigner un responsable unique, mais de construire une base de données budgétaire crédible et partagée, capable de renforcer la confiance des partenaires internationaux et de l’opinion nationale.
Sortir de la bataille des chiffres
La polarisation actuelle, qui oppose accusation de surendettement présent et rappel d’un passif historique, risque d’occulter l’essentiel : le niveau d’endettement atteint aujourd’hui limite déjà la capacité de l’État à financer durablement ses priorités sociales et économiques.
Les chiffres finissent toujours par s’imposer aux récits.
Pour le Gabon, l’urgence consiste désormais à transformer une controverse politique en stratégie nationale de stabilisation budgétaire, afin que la dette cesse d’être un instrument de confrontation et redevienne un indicateur de gouvernance et de crédibilité économique.
