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Crise de l’éducation en Afrique : la jeunesse face au mur des promesses brisées

Par Alphonsine MADJILEM

N’Damena, Dakar le 16 février 2026. Des campus sous tension, des amphithéâtres clairsemés, des étudiants dans la rue : du Tchad au Sénégal, les mouvements de contestation dans l’enseignement supérieur rappellent une vérité inconfortable. L’éducation, pourtant érigée en priorité dans les discours officiels, demeure l’un des angles morts des politiques publiques africaines.

L’onde de choc provoquée par le décès d’un étudiant lors d’une manifestation à l’Université Cheikh Anta Diop a ravivé un débat ancien : celui du décalage persistant entre ambitions proclamées et réalités budgétaires. À N’Djamena comme à Dakar, les revendications se ressemblent : retards de bourses, infrastructures délabrées, surpopulation des amphithéâtres, manque d’équipements et précarité du corps enseignant.

Une crise systémique plus qu’événementielle

Réduire ces tensions à des incidents isolés serait une erreur d’analyse. Les manifestations étudiantes traduisent une crise structurelle. Le sous-financement chronique de l’éducation, conjugué à une gouvernance parfois défaillante, fragilise des systèmes déjà éprouvés par la croissance démographique.

Dans plusieurs pays, les budgets alloués à l’enseignement supérieur stagnent, tandis que le nombre d’étudiants augmente de manière exponentielle. Résultat : des universités incapables d’absorber la demande sociale d’éducation, et une qualité de formation qui s’érode.

À cela s’ajoutent des arbitrages budgétaires privilégiant des secteurs perçus comme plus immédiatement rentables ou politiquement stratégiques. L’éducation, elle, produit des effets à moyen et long terme – un horizon souvent peu compatible avec les calendriers électoraux.

La bombe à retardement du chômage des diplômés

Au-delà des campus, la crise se prolonge sur le marché du travail. Le chômage massif des diplômés alimente un sentiment de déclassement. Le diplôme, jadis sésame pour la mobilité sociale, ne garantit plus l’insertion professionnelle.

Ce décalage entre formation académique et besoins économiques interroge la pertinence des curricula et la faiblesse des passerelles entre universités et secteur privé. L’économie informelle absorbe une partie des jeunes diplômés, mais au prix d’une précarité durable.

La frustration qui en découle nourrit la contestation. L’université devient alors un espace de cristallisation des tensions sociales.

Mandela, une vision encore inachevée

« L’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde », rappelait Nelson Mandela. Pour l’ancien président sud-africain, l’éducation ne se limitait pas à l’acquisition de compétences techniques ; elle constituait un instrument d’émancipation et de consolidation démocratique.

Plus de deux décennies après son mandat, cette vision conserve une force symbolique intacte. Mais elle se heurte à des contraintes budgétaires, institutionnelles et parfois à un déficit de volonté politique.

L’éducation exige des investissements lourds, une planification rigoureuse et une stabilité institutionnelle. Elle suppose également une lutte résolue contre la corruption et une meilleure traçabilité des financements.

Vers un nouveau pacte éducatif africain ?

La multiplication des crises universitaires en Afrique appelle une refondation stratégique. Plusieurs leviers apparaissent incontournables :

Rehausser durablement les budgets éducatifs, en sanctuarisant les crédits dédiés à l’enseignement et à la recherche ;

Valoriser le métier d’enseignant, par des rémunérations attractives et des conditions de travail dignes ;

Adapter les formations aux réalités économiques locales, afin de réduire l’inadéquation entre diplôme et emploi ;

Renforcer la gouvernance universitaire, en associant étudiants et enseignants aux décisions structurantes.

L’enjeu dépasse le cadre académique. Il touche à la stabilité sociale, à la compétitivité économique et à la crédibilité internationale des États africains.

Tant que l’éducation restera une priorité rhétorique plus qu’opérationnelle, les campus continueront d’être des foyers de contestation. Investir dans l’école et l’université n’est pas un luxe : c’est une condition de souveraineté et de développement durable.

À défaut, la jeunesse africaine rappellera, par la rue, que l’avenir du continent se construit d’abord sur les bancs de ses universités.