Par Thomas René pour Globe infos
Le système éducatif gabonais traverse une crise profonde, marquée par des grèves, des retards de paiement et une baisse persistante du niveau scolaire. Mais cette situation n’est pas née hier : elle résulte de plus de vingt ans de réformes inachevées, de décisions fragmentées et d’un héritage institutionnel lourd. Comprendre les racines historiques et structurelles de cette crise est essentiel pour dépasser les accusations ponctuelles et envisager une refondation durable de l’école gabonaise.

Une crise structurelle enracinée depuis plus de deux décennies
Pour comprendre l’état actuel de l’éducation nationale au Gabon, il faut remonter au début des années 2000. Déjà à cette époque, les rapports internes du ministère, les syndicats d’enseignants et les partenaires techniques et financiers identifiaient les mêmes fragilités :
Surcharge chronique des classes
Insuffisance de la formation continue des enseignants
Gouvernance centralisée inefficace
Inadéquation persistante entre formation et marché de l’emploi
Faiblesse structurelle de l’investissement public dans l’éducation
Ces constats ont culminé lors des États généraux de l’éducation, de la formation et de la recherche, organisés à Libreville en mai 2010. Présenté comme un moment de vérité nationale, l’événement a abouti à un Pacte décennal 2010–2020, censé refonder le système éducatif gabonais. Quinze ans plus tard, le constat est sévère : l’essentiel des recommandations est resté lettre morte. La crise actuelle n’est donc pas nouvelle, elle est persistante et enracinée.
États généraux de 2010 : un diagnostic lucide, une mise en œuvre défaillante
Les États généraux de 2010 avaient posé un diagnostic sans ambiguïté : le problème central de l’école gabonaise n’était plus l’accès, mais la qualité et la gouvernance.
Parmi les recommandations majeures :
Professionnalisation et revalorisation du métier d’enseignant
Réforme des curricula et méthodes pédagogiques
Création d’un organe national de pilotage des réformes éducatives
Meilleure articulation entre éducation, formation professionnelle et emploi
Entre 2010 et 2020, sous plusieurs gouvernements successifs, la mise en œuvre de ces recommandations a été fragmentaire, souvent interrompue par des arbitrages budgétaires, des priorités politiques changeantes ou des résistances administratives internes. La responsabilité de cet échec est collective, étalée sur plusieurs mandatures.
Un gouvernement face à un héritage éducatif lourd et désorganisé
Le gouvernement actuel hérite d’un système éducatif fragilisé :
Dossiers administratifs non régularisés, parfois accumulés sur plus d’une décennie
Masse salariale mal maîtrisée
Infrastructures scolaires vieillissantes
Climat social durablement miné par la défiance entre administration et syndicats
Attendre d’une ministre qu’elle corrige à elle seule les effets cumulés de vingt années de dysfonctionnements relèvent de l’illusion politique plutôt que de l’analyse rigoureuse.
Les enseignants : victimes d’un système, mais aussi acteurs de ses dérives
Les enseignants gabonais ont indéniablement été parmi les premières victimes : retards de solde, précarité statutaire, manque de formation et d’accompagnement. Mais plusieurs constats montrent également :
Absences répétées non justifiées
Grèves prolongées sans dispositifs pédagogiques alternatifs
Résistance persistante aux évaluations de performance
Appropriation limitée des réformes pédagogiques
Ces pratiques, bien que compréhensibles dans un contexte de frustration sociale, ont contribué à la désorganisation chronique des années scolaires et à la baisse du niveau académique.
Une responsabilité partagée, un sursaut collectif indispensable
La crise éducative gabonaise est le produit d’un enchevêtrement de responsabilités :
Gouvernements successifs incapables de transformer les diagnostics en politiques durables
Administration lente, souvent opaque et peu redevable
Syndicats parfois enfermés dans une logique exclusivement revendicative
Absence de mécanismes efficaces de suivi et d’évaluation
Sortir du cycle des crises nécessite de dépasser la personnalisation du débat et de réfléchir à une refondation durable de l’école gabonaise, impliquant l’État, les enseignants, les syndicats et la société civile.
dépasser les boucs émissaires pour un avenir éducatif
Faire de la ministre actuelle ou du gouvernement en place les seuls responsables de la crise serait non seulement injuste, mais contre-productif. Le mal de l’éducation nationale est ancien, documenté depuis plus de vingt ans, et n’a jamais été traité à sa racine.
La sortie de crise passe par un pacte de responsabilité partagé, où tous les acteurs acceptent de regarder leur part de responsabilité. À défaut, l’école gabonaise restera prisonnière d’un cycle de crises répétitives, au détriment de la jeunesse et de l’avenir du pays.
