Par Thomas René pour Globe infos.

Un débat académique au cœur d’une équation financière critique
Le débat sur la soutenabilité de la dette sénégalaise s’invite désormais au cœur des cercles académiques et stratégiques. Le 4 février 2026 dernier, le West African Research Center (WARC) a accueilli une conférence de haut niveau organisée conjointement par le Laboratoire d’Analyse des Politiques de Développement (LAPD) de l’Université Cheikh Anta Diop, la New York University Stern School of Business et le Finance for Development Lab (FDL).
Placée sous le thème « Crise de la dette au Sénégal : quelles stratégies/options d’atténuation », la rencontre a réuni plusieurs figures reconnues de l’économie du développement, dont Ahmadou Aly Mbaye, Abdoulaye Ndiaye, Amath Ndiaye, Martin Kessler et Ousmane Sène. L’événement intervient dans un contexte jugé exceptionnel : la dette publique du Sénégal est désormais estimée autour de 132 % du PIB, après la découverte de passifs non déclarés et la suspension d’un programme du FMI.

« Les prêts du FMI peuvent être halal » : une prise de position qui interpelle
Lors des échanges, le professeur Abdoulaye Ndiaye (NYU Stern) a suscité un débat doctrinal et économique en estimant que les prêts du Fonds monétaire international peuvent être considérés comme compatibles avec certaines interprétations de la finance islamique. Selon lui, l’institution multilatérale pourrait même constituer un partenaire stratégique pour un pays comme le Sénégal.
Au-delà de la formule, la déclaration révèle un déplacement du centre de gravité du débat : il ne s’agit plus seulement de dénoncer l’endettement, mais d’interroger la nature des instruments financiers internationaux et leur compatibilité avec les réalités sociales, religieuses et politiques ouest-africaines.
Une crise de dette devenue systémique
Le Sénégal fait face à une accumulation de pressions budgétaires et financières. Les audits récents ont révélé une dette nettement supérieure aux estimations précédentes, provoquant un gel du programme de financement du FMI et une dégradation de la perception des investisseurs.
Le service de la dette devrait atteindre des niveaux record dans les prochaines années, avec une concentration importante d’échéances entre 2026 et 2028, augmentant fortement les risques de refinancement.
Parallèlement, la hausse des charges de remboursement et l’existence de passifs non déclarés ont renchéri le coût du financement extérieur et fragilisé l’accès aux marchés internationaux.
Entre restructuration, discipline budgétaire et dialogue avec les bailleurs
Face à cette situation, plusieurs scénarios circulent : restructuration ordonnée de la dette, reprofilage des échéances ou consolidation budgétaire progressive. Le FMI lui-même poursuit des discussions techniques pour évaluer la soutenabilité de la dette et déterminer les mesures nécessaires à un nouveau programme.
Les autorités sénégalaises, de leur côté, ont déjà engagé des opérations de gestion active de la dette interne et externe afin de réduire les vulnérabilités financières.
Cette approche pragmatique rejoint les travaux de recherche récents du Finance for Development Lab, qui soulignent la nécessité d’une stratégie combinant transparence budgétaire, refinancement structuré et réformes institutionnelles pour restaurer la crédibilité financière du pays.
L’enjeu politique et stratégique d’une relation renouvelée avec le FMI
La question n’est plus seulement économique : elle est aussi géopolitique et symbolique. Dans un contexte où les financements internationaux classiques se raréfient et où le recours au marché régional s’intensifie, la relation avec le FMI apparaît comme un levier potentiel de stabilisation macroéconomique.
L’idée, avancée lors de la conférence, que l’institution de Bretton Woods puisse devenir « un partenaire » plutôt qu’un simple prêteur de dernier ressort, traduit une évolution du discours académique africain. Elle suggère que la sortie de crise passera autant par une recomposition du dialogue avec les bailleurs que par des réformes internes profondes.
Une équation encore ouverte
À court terme, l’échéancier de remboursement et la pression budgétaire maintiennent le Sénégal dans une zone de vulnérabilité élevée. Mais le débat intellectuel engagé à Dakar montre qu’au-delà des chiffres, la crise actuelle est aussi un laboratoire d’idées sur la gouvernance de la dette en Afrique.
Entre orthodoxie financière, innovation institutionnelle et repositionnement stratégique vis-à-vis du FMI, la trajectoire sénégalaise des prochains mois pourrait constituer un test majeur pour la capacité du continent à redéfinir ses relations avec les institutions financières internationales sans renoncer à ses impératifs de souveraineté économique.
