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Du minerai à l’industrie : comment le Gabon veut transformer son manganèse en moteur d’industrialisation

Par la rédaction de Globe infos.

À l’horizon 2029, le Gabon entend tourner une page décisive de son histoire minière. En interdisant l’exportation de manganèse brut, Libreville affiche une ambition claire : passer d’un modèle extractif hérité de plusieurs décennies à une économie industrielle créatrice de valeur locale. Une orientation stratégique impulsée par le président Brice Clotaire Oligui Nguema, qui place la transformation des ressources au cœur du projet de souveraineté économique nationale.

Un géant mondial encore dépendant des exportations brutes

Deuxième producteur mondial de minerai de manganèse avec plus de 20 % des parts de marché, le Gabon occupe une position stratégique sur l’échiquier minier international. La production est concentrée dans le sud-est du pays, notamment à Moanda, où la Compagnie minière de l’Ogooué (COMILOG), filiale du groupe Eramet, exploite l’un des plus importants gisements au monde.

En 2025, environ 7 millions de tonnes de minerai y ont été extraites. Pourtant, l’essentiel de cette production est encore exporté à l’état brut vers la Chine, l’Europe et l’Inde, laissant à d’autres pays le soin de capter la valeur ajoutée issue de la transformation.

Ce paradoxe abondance de ressources mais faible industrialisation est au cœur de la nouvelle doctrine économique gabonaise.

2029 : un tournant stratégique

La décision gouvernementale d’interdire l’exportation de manganèse brut à partir de 2029 marque une rupture. Elle s’inscrit dans une stratégie d’industrialisation visant à :

accroître la transformation locale ;

stimuler les investissements en aval ;

créer des emplois qualifiés ;

renforcer les recettes fiscales ;

réduire la vulnérabilité aux cycles des matières premières.

Selon le ministre des Mines et des Ressources géologiques, Sosthène Nguema Nguema, le pays « est entré dans une nouvelle phase de son développement » et entend désormais faire de la transformation locale une priorité irréversible.

Derrière cette orientation, c’est la vision du chef de l’État qui se dessine : faire du Gabon non plus un simple exportateur de minerai, mais un acteur industriel intégré aux chaînes de valeur mondiales.

Un contexte mondial porteur : acier et batteries

La demande mondiale de manganèse reste dominée à près de 95 % par l’industrie de l’acier et de l’acier inoxydable, fortement tirée par la Chine. Mais un second moteur, plus stratégique encore, émerge : les batteries pour véhicules électriques.

Le manganèse entre notamment dans la fabrication du sulfate de manganèse monohydraté de haute pureté (HPMSM), composant clé des batteries lithium-ion. Avec l’essor de la mobilité électrique, ce segment affiche l’une des croissances les plus rapides du secteur minier.

Pour le Gabon, l’enjeu est clair : capter cette nouvelle demande en développant des unités de raffinage et de production de matériaux de qualité batterie. En se positionnant sur ces produits à haute valeur ajoutée, le pays pourrait s’intégrer à des chaînes industrielles liées :

à l’automobile électrique ;

à l’électronique ;

à l’aéronautique ;

aux technologies bas carbone.

Vers un écosystème industriel intégré

L’ambition gabonaise dépasse la simple transformation primaire. Elle vise la constitution d’un écosystème industriel intégré, incluant :

unités d’enrichissement et d’alliages ;

raffinage chimique ;

recyclage de batteries usagées ;

valorisation des ferrailles d’acier ;

laboratoires d’analyse et de contrôle qualité.

Cette approche s’inscrit dans une logique d’économie circulaire et répond aux standards internationaux en matière d’ESG (environnement, social, gouvernance) ainsi qu’aux mécanismes d’ajustement carbone aux frontières.

Pour les investisseurs, le message est double : stabilité institutionnelle et volonté politique affirmée.

Le défi des infrastructures et de l’énergie

Toutefois, la transformation du manganèse est énergivore et exige des infrastructures robustes. Le succès de cette stratégie dépendra :

du renforcement du réseau ferroviaire pour relier les sites miniers aux zones industrielles ;

de la modernisation des installations portuaires ;

du développement de capacités énergétiques compétitives et durables.

Le gouvernement se dit prêt à co-investir ou à structurer des partenariats public-privé pour combler les déficits existants. Cette ouverture pourrait favoriser l’entrée de capitaux stratégiques tout en maintenant le contrôle souverain sur la ressource.

Industrialisation et souveraineté économique

Au-delà de la dimension économique, la réforme du secteur du manganèse porte une dimension politique forte. Elle symbolise la volonté du président Oligui Nguema de rompre avec un modèle rentier fondé sur l’exportation brute.

La transformation locale implique :

transfert de technologies ;

formation de main-d’œuvre qualifiée ;

partenariats universitaires ;

montée en compétences nationales.

En d’autres termes, il s’agit de bâtir un socle industriel durable capable de soutenir la diversification économique du pays.

Une fenêtre d’opportunité à saisir

L’interdiction programmée des exportations brutes en 2029 constitue un signal fort envoyé aux marchés. Elle offre un délai aux opérateurs pour structurer des projets industriels en aval.

L’Agence nationale de promotion des investissements (ANPI-Gabon) est chargée d’accompagner les investisseurs intéressés, qu’il s’agisse d’implantation d’unités de transformation, de projets énergétiques ou d’infrastructures logistiques.

Reste un défi central : transformer l’intention politique en exécution opérationnelle. Car si le contexte mondial est favorable et la volonté affichée, la réussite dépendra de la cohérence réglementaire, de la compétitivité énergétique et de la capacité à attirer des partenaires technologiques de premier plan.

Le manganèse, catalyseur d’un nouveau modèle

Le pari du Gabon est ambitieux : utiliser le manganèse comme levier pour enclencher une industrialisation plus large. En réussissant cette mutation, le pays pourrait devenir un hub africain de transformation minière et s’inscrire durablement dans les chaînes de valeur mondiales liées à la transition énergétique.

À l’heure où de nombreux pays producteurs cherchent à reprendre la main sur leurs ressources stratégiques, Libreville tente de conjuguer souveraineté, attractivité et industrialisation.

Si la trajectoire se confirme, le manganèse ne sera plus seulement une richesse du sous-sol gabonais, mais le socle d’un nouveau pacte économique national.