Categories A LA UNE

[Éditorial]Tchad : Antoine Bangui Rombaye, s’éteint une vigie de l’histoire nationale s’en est allée

Par Alphonsine MADJILEM pour Globe Infos à N’DAMENA

Antoine Bangui Rombaye de son vivant

Ilest des disparitions qui referment une vie. Et d’autres qui rouvrent une question.
Avec la mort d’Antoine Bangui Rombaye, le 28 janvier 2026 dernier à Avallon, en France, puis son inhumation ce 12 février à N’Djaména, le Tchad ne perd pas seulement un ancien ministre, un diplomate ou un écrivain. Il voit s’éteindre une vigie. Une conscience. Un regard qui n’a jamais cessé d’interroger le récit national.

À 92 ans, celui qui fut tour à tour enseignant, homme d’État, prisonnier politique et opposant laisse derrière lui une trajectoire qui épouse les secousses du Tchad postcolonial. Une trajectoire faite d’engagement, de désillusions et de fidélité à une idée simple mais exigeante : un pays ne se construit durablement qu’en affrontant son histoire.

Une génération au cœur des promesses d’indépendance

Né en 1933 à Béyama, dans le sud du Tchad, Antoine Bangui appartient à cette génération formée à l’école coloniale mais habitée par la volonté d’émancipation. Professeur de mathématiques, il commence sa carrière en République centrafricaine avant de revenir servir son pays.

Comme beaucoup d’intellectuels africains des premières décennies postindépendance, il croit alors à la capacité de l’État naissant à transformer l’héritage colonial en instrument de souveraineté et de justice sociale. Son entrée en politique n’est pas une ambition personnelle ; elle répond à un impératif historique.

Au cœur du pouvoir, face à ses dérives

Sous la présidence de François Tombalbaye, premier chef d’État du Tchad indépendant, Antoine Bangui Rombaye gravit les échelons. Diplomate en République fédérale d’Allemagne puis en Italie, il occupe ensuite des fonctions ministérielles stratégiques, notamment à la Coordination de la présidence.

Il observe de l’intérieur la fragilité du jeune État tchadien : centralisation excessive, crispations identitaires, dérives autoritaires. Entre 1972 et 1975, il est incarcéré. Une épreuve décisive. L’homme du sérail devient témoin critique.

Son parcours incarne les paradoxes d’une génération : bâtisseurs de l’État, mais lucides face à ses failles ; acteurs du pouvoir, mais refusant l’aveuglement.

L’écriture comme mémoire et comme contre-pouvoir

C’est dans la littérature qu’Antoine Bangui Rombaye inscrit durablement son nom dans l’histoire intellectuelle du Tchad.

Avec Les Ombres de Kôh (1983), il explore les traditions du peuple Gor, interrogeant la transmission, les croyances et les fractures entre modernité politique et mémoire ancestrale. Loin d’un simple roman identitaire, l’ouvrage pose une question centrale : comment construire un État sans écouter les voix qui le composent ?

En 1996, année de sa candidature à l’élection présidentielle sous la bannière du Mouvement pour la reconstruction nationale du Tchad (MORENAT), il publie Tchad : élections sous contrôle. L’analyse est précise, méthodique. Il y décrypte les mécanismes d’une transition démocratique verrouillée. La plume devient outil d’investigation politique.

Puis viennent Taporndal (2016) et, en novembre 2025, Mémoires vives : connaître le passé pour mieux construire le présent. Un titre-programme. Chez Bangui, la mémoire n’est ni refuge ni nostalgie. Elle est responsabilités

Une leçon pour le Tchad contemporain

La disparition d’Antoine Bangui Rombaye intervient dans un contexte où le Tchad continue de chercher les équilibres entre stabilité institutionnelle, pluralisme politique et cohésion nationale. Son œuvre, au-delà des clivages partisans, rappelle une vérité fondamentale : les transitions ne réussissent que lorsqu’elles acceptent de regarder le passé sans complaisance.

À N’Djaména, lors de ses obsèques, les hommages ont salué l’homme d’État et l’intellectuel. Mais l’essentiel réside ailleurs. Dans la question qu’il laisse en suspens : que faire de l’histoire lorsque celle-ci demeure disputée ?

Antoine Bangui Rombaye n’était pas un homme de slogans. Il appartenait à cette génération d’intellectuels africains pour qui la parole publique engage et oblige. Sa vie aura traversé l’indépendance, l’autoritarisme, les tentatives de transition démocratique. Son œuvre, elle, survivra comme archive critique.

Avec Antoine Bangui Rombaye, s’éteint une vigie de l’histoire nationale.
Reste au Tchad à décider s’il veut encore entendre l’écho de cette voix.