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[Édito]Réduire la fronde enseignante à une manœuvre politique, une insulte au corps éducatif masquée ?

Par Thomas René pour Globe infos.

Depuis plus d’un mois, le Gabon connaît l’une des secousses éducatives les plus retentissantes de son histoire contemporaine. Un soulèvement sans précédent orchestré par SOS Éducation La Base, qui transcende par son envergure, sa ténacité et la portée de ses doléances toutes les mobilisations antérieures. Même sous l’égide de feu Louis Patrick Mombo et de la CONASYSED, rien de comparable n’avait ébranlé le système avec une telle vigueur. Pourtant, face à cette lame de fond, une tentation persiste dans certains cénacles : la discréditer en la réduisant à une vulgaire machination politicienne. Un prisme non seulement fallacieux, mais outrageusement méprisant envers la lucidité et la maturité du monde enseignant.

Contrairement aux raccourcis colportés dans l’arène publique, cette déflagration ne surgit pas du néant. Elle s’ancre dans une trajectoire séculaire, jalonnée de doléances accumulées au fil des décennies : régularisation des statuts administratifs en déshérence, revalorisation salariale restée lettre morte, avancements fossilisés, rappels de solde volatilisés, environnements professionnels déliquescents. Sans oublier ces situations de « pré-salaire » fantomatiques, absentes des textes réglementaires mais appliquées de facto par des enseignants depuis des lustres.

Ce bras de fer n’a de ce fait , rien de conjoncturel ni d’opportuniste, contrairement à ce que d’aucuns s’évertuent à faire accroire. Il s’avère résolument structurel, symptomatique des failles chroniques gangrenant l’appareil éducatif gabonais et de l’incapacité étatique à apporter des solutions pérennes à un secteur pourtant névralgique. Plus encore, il traduit un ras-le-bol viscéral de ceux qui, malgré d’incessantes interpellations, demeurent englués dans la précarité.

Une génération nouvelle : instruite, exigeante, insoumise

L’un des phénomènes majeurs, trop souvent éludé, réside dans la métamorphose sociologique du corps enseignant. À l’instar d’autres départements ministériels stratégiques, l’Éducation nationale a connu ces dernières années un renouvellement substantiel et un rajeunissement marqué de ses effectifs. Cette jeune garde, témoin des tribulations de ses aînés, se distingue par une formation académique renforcée, une maîtrise affûtée des textes juridiques et une vision cristalline de ses perspectives professionnelles.
« Les pédagogues d’aujourd’hui sont plus jeunes, mieux formés et résolument objectifs », relève un parent d’élève, faisant écho à un constat largement partagé par les observateurs avisés. De quoi pulvériser toute hypothèse d’instrumentalisation.
Cette mutation explique amplement le durcissement du mouvement. Les stratagèmes managériaux d’antan — gratifications financières ponctuelles, arrangements syndicaux cosmétiques, concessions éphémères — ne suscitent plus le même écho. Les enseignants exigent désormais des réformes de fond, non des sparadraps.

L’effondrement des bastions syndicaux et l’essor d’un mouvement autonome

Autre bouleversement capital : la rupture consommée avec l’architecture syndicale traditionnelle. Selon de multiples analystes, cette génération montante a « décapité » les anciennes citadelles syndicales, jugées impuissantes ou compromises, pour faire éclore un mouvement plus horizontal, davantage autonome et imperméable aux pressions extérieures. Cette dynamique déstabilise les pouvoirs publics, mais également certains acteurs politiques rompus à l’instrumentalisation des turbulences sociales. Elle consacre surtout une prise de conscience collective : celle d’une profession déterminée à ne plus courber l’échine.

Force est de le reconnaître : la jeunesse peine aujourd’hui à accorder sa confiance à des syndicats ayant révélé leurs limites et régulièrement accusés de servir les décideurs au détriment de la base. La prolifération de mouvements spontanés en constitue l’illustration la plus éclatante.

La thèse de la manipulation : un camouflet à l’intelligence collective

C’est dans ce terreau fertile que prospère un discours réducteur, imputant aux enseignants d’être manipulés par des forces politiques, qu’elles soient d’hier ou d’aujourd’hui. Une grille de lecture que les principaux intéressés balaient avec vigueur. Ramener cette mobilisation à une instrumentalisation politique relève moins de l’analyse que de la disqualification morale, trahissant une incapacité à reconnaître la maturité d’un pilier de la République.

Quand la politique trahit sa vocation républicaine

Il convient néanmoins d’opérer une distinction cruciale. La politique, dans son essence, constitue un levier de régulation et d’équilibre au service de l’État. Mais au Gabon, comme sous d’autres cieux, elle peut aussi se métamorphoser en arène de manœuvres, de vendettas et de joutes d’influence. Dans les coulisses de la crise éducative, certains acteurs tenteraient déjà d’en tirer des dividendes, s’évertuant à la politiser pour exister par la confusion, voire pour fragiliser institutions ou figures publiques.

Clientélisme, allégeance et dérive antirépublicaine

Plus grave encore, des comportements récemment observés trahissent une dérive préoccupante : des individus s’arrogeant un rôle d’intermédiaires du pouvoir, exigeant allégeance, reconnaissance ou soumission au nom d’une prétendue solidarité provinciale ou clanique.

Cette posture bafoue fondamentalement les principes républicains. La République ne fonctionne ni par créances personnelles, ni par parrainages tribaux. Les nominations relèvent exclusivement de la prérogative du Chef de l’État. Nul n’est tenu de rejoindre une « basse-cour politique » pour servir la Nation.

Vigilance républicaine face aux apprentis démagogues

La tourmente que traverse l’éducation gabonaise commande lucidité, responsabilité et hauteur de vue. Elle ne saurait être instrumentalisée par des apprentis démagogues en quête de visibilité ou de revanche. L’enjeu transcende largement un simple bras de fer social. Il touche à la crédibilité de l’État, à l’avenir de la jeunesse et à la capacité du Gabon à se projeter dans un développement soutenable fondé sur le savoir.

À l’heure où les enseignants réclament simplement le respect de leurs droits et la dignité de leur profession, il incombe à tous les acteurs politiques, administratifs et médiatiques de faire preuve de retenue, de discernement et de sens républicain. Car bafouer l’intelligence des enseignants, c’est fragiliser l’école. Et fragiliser l’école, c’est hypothéquer l’avenir de la Nation.

Un peuple sans éducation solide est un peuple sans boussole. Le Gabon saura-t-il l’entendre ?