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Éducation au Gabon : entre gestes d’apaisement de l’État et fracture silencieuse pour les enfants de prolétaires

Par Piaco la plume pour Globe infos.

Face à une grogne sociale persistante dans le secteur éducatif, les autorités gabonaises ont choisi la voie de l’apaisement. La mise en présalaire de 1 810 enseignants anciennement appelés « bénévoles », la mise en solde de 338 sortants des Écoles normales (ENS et ENSET), ainsi que la régularisation de 4 000 situations administratives à la Fonction publique traduisent une volonté politique claire : désamorcer une crise sociale devenue structurelle et restaurer un minimum de confiance entre l’État et les acteurs de l’école.

Les enseignants gabonais en ébullition

Ces annonces, faites sur instructions du président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, s’inscrivent dans une stratégie de décrispation. Elles reconnaissent, implicitement, des années d’irrégularités administratives, de précarité professionnelle et de promesses différées. Pour de nombreux enseignants, ces décisions constituent un pas attendu, parfois espéré depuis plus d’une décennie.

Mais derrière ces gestes d’ouverture se cache une autre réalité, plus silencieuse, plus dérangeante : celle des véritables victimes de cette crise à répétition: « les apprenants et leurs parents. »

Une école qui avance sans socle solide

Il est aujourd’hui difficile de nier la dégradation du niveau scolaire au Gabon. Passage automatique en classe supérieure, évaluations fondées sur la simple correction de cahiers, programmes pédagogiques rarement menés à terme : l’école publique donne le sentiment de fonctionner en pilotage automatique. Dans certaines classes, des matières fondamentales comme les mathématiques, l’histoire-géographie, la philosophie ou les sciences de la vie et de la terre deviennent secondaires, éclipsées par des critères de passage qui interrogent le sens même de l’évaluation scolaire.

Les enseignants gabonais au piquet de grève

Pendant ce temps, les parents, majoritairement issus des classes populaires, saignent financièrement. Toute l’année, ils investissent dans des fascicules, des manuels parallèles, des répétiteurs privés, souvent au détriment de besoins essentiels. Une école gratuite en théorie, mais coûteuse en pratique.

Le malaise éthique du double rôle

L’un des aspects les plus sensibles de cette crise reste le rôle ambigu de certains enseignants. Sans généraliser ni stigmatiser l’ensemble du corps enseignant, il est devenu courant de voir des enseignants se proposer comme répétiteurs privés… à leurs propres élèves. Une pratique qui prospère sur l’angoisse des parents, désarmés face à l’échec scolaire possible de leurs enfants et prêts à payer pour compenser les carences du système.

Ce glissement pose une question éthique majeure : peut-on accepter qu’un système produise ses propres palliatifs marchands, au détriment de l’égalité des chances ?

Un langage de sourds aux conséquences durables

Il serait injuste de nier la légitimité des revendications enseignantes, tout comme il serait malhonnête de passer sous silence les efforts récents des décideurs publics pour y répondre. Mais force est de constater que le dialogue social, tel qu’il se déroule, se fait trop souvent sans les principaux concernés : les élèves et leurs familles.

Pris en otage dans un bras de fer institutionnel, les enfants de prolétaires paient le prix fort. Retards accumulés, lacunes structurelles, perte de repères académiques : les dégâts sont profonds et parfois irréversibles.

Repenser l’urgence éducative

L’enjeu dépasse désormais la seule question salariale ou administrative. Il touche au cœur du pacte social. Une école qui valide le passage en classe supérieure sur la base du sport, de la conduite ou de simples cahiers corrigés trahit sa mission première : transmettre des savoirs, former des esprits critiques et préparer les citoyens de demain.

L’urgence est donc double : poursuivre les réformes sociales engagées tout en appelant à une prise de conscience professionnelle collective. L’école gabonaise ne peut se reconstruire durablement sans responsabilité partagée, sans exigence pédagogique et sans remettre l’apprenant au centre du système.

Car au bout du compte, si la crise perdure, ni l’État ni les enseignants n’en sortiront gagnants. Les perdants, eux, sont déjà connus. Ce sont les enfants. Et leurs parents.