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Gabon : le social comme juge de paix du quinquennat Oligui Nguema

Par Thomas René pour Globe infos.

À la faveur de la traditionnelle cérémonie de présentation des vœux au chef de l’État, la parole syndicale gabonaise a pris, cette année, une dimension singulière. L’allocution prononcée par Pierre Mintsa, au nom des travailleurs, devant le président de la République Brice Clotaire Oligui Nguema, a dépassé le cadre protocolaire pour s’imposer comme un véritable diagnostic social du pays. Sans outrance ni complaisance, ce discours a mis en lumière les avancées indéniables de la transition, tout en exposant, avec une rare franchise, les failles persistantes de l’appareil d’État.

Pierre Mintsa prononçant son allocution qui aurait pris quatre fois le temps imparti

Un volontarisme social salué, des actes concrets reconnus

Depuis le 30 août 2023, le pouvoir issu de la transition a cherché à rompre avec une longue période de défiance entre l’État et ses agents. Ouverture de plus de 35 000 postes budgétaires, paiement d’arriérés de pensions civiles et militaires, revalorisation des auxiliaires, apurement partiel de dettes salariales colossales : ces mesures ont marqué un tournant perceptible. Elles ont redonné, pour partie, confiance à des milliers de familles longtemps reléguées aux marges de la protection sociale.

À ces décisions s’ajoutent des projets structurants tel que les routes, cités administratives, santé scolaire, relance du transport aérien national ou initiatives d’insertion comme Un jeune, un taxi – qui traduisent une volonté politique de reconstruction. Cet activisme social explique, en partie, l’adhésion populaire dont se prévaut aujourd’hui le président Oligui Nguema, à l’heure du retour à l’ordre constitutionnel.

L’État face à ses propres inerties

Mais derrière ces signaux positifs, l’éditorial social dressé par les syndicats révèle une réalité plus sombre : celle d’une administration engluée dans ses lenteurs. Les blocages ne sont plus idéologiques, ils sont systémiques. Matricules en souffrance, agents recrutés tardivement pénalisés dans leur carrière, dossiers errant entre ministères et services centraux : la mécanique administrative continue de produire de l’injustice.

Le cas des agents budgétisés mais non soldés depuis plusieurs années est emblématique. Dans un État qui se veut réformateur, l’attente interminable d’une solde régulière devient le symbole d’un dysfonctionnement structurel que les annonces politiques, aussi volontaristes soient-elles, ne suffisent plus à masquer.

Dialogue social : une volonté au sommet, des résistances en dessous

Le chef de l’État a affiché sa préférence pour un dialogue social apaisé et constructif. Pourtant, sur le terrain, les partenaires sociaux pointent des résistances internes. Certains ministères ou hauts responsables administratifs sont perçus comme des freins, diluant la parole présidentielle dans les méandres bureaucratiques.

La revendication d’un Conseil national du dialogue social, institutionnalisant la concertation, traduit une aspiration profonde : sortir du cycle usé des grèves répétitives, des promesses non tenues et de la lassitude collective.

Pouvoir d’achat et retraites : la fracture silencieuse

Le cœur de la tension sociale reste le pouvoir d’achat. Le SMIG, figé à 80 000 FCFA depuis près de deux décennies, apparaît désormais déconnecté des réalités économiques. La revendication d’un revenu minimum de 150 000 FCFA n’est pas qu’une exigence syndicale ; elle reflète une urgence sociale.

Les retraités, eux aussi, paient le prix d’un système inégalitaire : pensions faibles, déséquilibres entre régimes, coût excessif de certains statuts particuliers. Autant de facteurs qui nourrissent un sentiment d’injustice durable.

Services publics en crise, avenir en suspens

Les défaillances récurrentes de la SEEG, les coupures d’eau et d’électricité, les dysfonctionnements dans l’éducation, pénurie d’enseignants scientifiques, gestion chaotique des vacations, interrogent la capacité de l’État à assurer ses missions régaliennes. À terme, c’est l’avenir d’une génération entière qui se trouve fragilisé.

Le social, arbitre du quinquennat

Le message des travailleurs est clair : le véritable test du pouvoir ne sera ni institutionnel ni électoral, mais social. Régularisation des carrières, justice salariale, réforme du Code du travail, protection des plus vulnérables et équité dans la redistribution des richesses seront les critères d’évaluation du quinquennat.

À l’aube de la Cinquième République, Brice Clotaire Oligui Nguema dispose d’un capital politique rare. Mais l’histoire gabonaise l’enseigne : l’adhésion populaire est volatile si elle ne se traduit pas en progrès sociaux tangibles et durables. Le temps des symboles s’estompe. Celui des réformes profondes commence. Et c’est sur ce terrain que se jouera, in fine, la crédibilité du nouveau pouvoir.